LE TEMPS, Lausanne
Ces fabricants de lait qui s'acharnent à mal nourrir les bébés
Pierre Hazan
Nestlé, Hipp, Mead Johnson... Ces industriels sont accusés de violer le code de conduite établi par l'Organisation mondiale de la santé. Par leur marketing agressif ils mettent en danger la santé de millions de nouveau-nés, affirme un réseau d'associations.L 'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu'un million et demi de nouveau-nés meurent chaque année faute d'avoir été nourris correctement au sein, ils meurent des effets directs ou indirects de l'alimentation au biberon.
Depuis le scandale provoqué par l'étude britannique "Baby killers", dans les années 70, un code de commercialisation des substituts du lait maternel a été adopté en 1981 par l'OMS. Il interdit toute publicité visible ou déguisée en faveur du lait en poudre, toute distribution d'échantillons gratuits et fait obligation de mentionner la supériorité du lait maternel sur les produits artificiels. Or l'IBFAN, un réseau regroupant 150 associations qui surveillent l'application du code de conduite, accuse les fabricants de violer le code internationai. A l'occasion de l'assemblée de l'OMS [qui s'est tenue du il au 16 maiJ, l'IBFAN a rendu publique une nouvelle étude portant sur trente et un pays.
L'IBFAN a établi "le palmarès des dix violations en 1998". Le réseau associatif accuse "Nestlé, Hipp et Mead Johnson de continuer à distribuer des échantillons gratuits dans beaucoup de pays". Le réseau associatif dénonce entre autres le fait que, aux Philippines, la société Mead Johnson offre aux travailleurs de la santé une carte de membre pour une année au Club Méditerranée afin de les pousser à vanter leur lait en poudre. En flagrante violation avec le code de conduite, l'IBFAN affirme qu'au moins dix sociétés internationales, dont Nestlé mènent des campagnes agressives envers les femmes enceintes et les jeunes mères pour promo uvoir leurs produits à travers les spots TV, dans les magazines et dans des classes de préparation à l'accouchement qu'elles subventionnent..."En 1996, une étude conduite par l'IBFAN en Pologne, au Bangladesh, en Thaïlande et en Afrique du Sud, avait rassemblé les témoignages de 3 200 femmes enceintes ou mères et de 800 agents de santé. Dans les quatre pays, des femmes avaient reçu des échantillons gratuits en contravention avec le code. La proportion allait de 0,3 % des mères au Bangladesh à 26 % en Thaïlande. Dans ces pays, des "visiteuses" étaient venues vanter les mérites du lait en poudre, y compris dans les hôpitaux. En Pologne, 36 % des mères avaient reçu de la publicité en faveur de l'allaitement au biberon. Les principales sociétés auteurs de ces violations étaient Gerber, Milco, Nestlé, Nutricia et Wyeth. Au service de presse de Nestlé, HansJorg Renk explique: "Ces études n'ont rien de scientifique. Les sondages d'opinion sont incontrôlables", laissant entendre que les auteurs sont au mieux des activistes farfelus, au pire, de dangereux irresponsables. En fait, une réelle divergence existe sur l'interprétation du code.
Nestlé considère que les laits de suite ne sont pas couverts par les règles de l'OMS. "Nous respectons scrupuleusement le code de conduite pour les laits de substitution. En revanche, nous estimons, au contraire des activistes, que les laits de suite ne sont pas couverts. Dès lors, nous nous sentons parfaitement libres de faire leur publicité", affirme le porte-parole de Nestlé, François-Xavier Perroud.
A l'OMS, James Akre, haut fonctionnaire chargé de ce dossier, note prudemment: "il est difficile de douter du sérieux des études de l'IBFAN. Les indications sont très précises, mais le jugement sur leur bien-fondé appartient aux gouvernements." Dans son numéro d' avril 1998, le British Medical Journal, qui fait autorité, donne sa caution à l'IBFAN.
A l'UNICEF (Fonds des Nations unies pour l'enfance), Hind Khatib, en charge du dossier, affirme: "Malheureusement pour la santé des nourrissons, les conclusions de toutes ces études sont vraies. Des sociétés agroalimentaires violent le code de conduite, que cela soit par l'étiquetage de leurs produits, leur commercialisation ou leur publicité. Elles prétendent que le lait de suite n'est pas couvert par le code. Leur interprétation est fallacieuse." Hind Khatib constate que "parfois, dès le troisième mois après la naissance, des mères utilisent dans le tiers-monde du lait de suite plutôt que du lait de substitution, avec les risques sérieux que cela comporte, car ces laits de suite n'ont pas la même valeur nutritive". Le Temps a pris connaissance d'une lettre, datée du 8 juillet1997, dans laquelle le ministre de la Santé du Gabon accuse Nestlé de "violer" la législation nationale et internationale, et de mettre en péril "des décisions vitales pour la survie de l'enfant gabonais'; affirmant notamment:
"Votre délégué sillonne depuis quelque temps les différentes formations sanitaires publiques et privées de la place pour projeter des films, distribuer du cérélac (un complément alimentaire dont la surdilution peut être une cause de malnutrition et l'utilisation dans de l'eau insalubre constitue un danger pour les nourrissons) et des gadgets aux mères et au personnel de santé, ce en violation flagrante de la décision ministérielle de 1991, du code international, ainsi que de l'accord de l'UNICEF avec le FMI." Pour l'IBFAN et l'UNICEF, l'affaire est claire : les intérêts de la santé des enfants et les intérêts commerciaux de l'industrie agroalimentaire divergent en profondeur. L'allaitement artificiel provoque de multiples agressions microbiennes, virales et parasitaires dues à l' eau souillée, au biberon non désinfecté, à l'absence de moyens de conservation. il est aussi responsable d'une malnutrition massive due à l'excessive dilution du lait en poudre.
Selon l'UNICEF, une grande majorité du million et demi de nourrissons sont emportés chaque année par des déshydratations diarrhéiques et par des maladies respiratoires, dont la gravité aurait été atténuée par l'allaitement maternel Ian Small, le responsable de Médecins sans frontière en Ouzbékistan, craint "un désastre" humain, après l'offensive commerciale de Nestlé, "alors que, près de la mer d' Aral, l'eau est contaminée par des organismes microbactériologiques, qu'elle contient des taux élevés de sel et qu'elle est sans doute frappée de contamination chimique à cause de l'abus de pesticides..."
Certains experts au sein des Nations unies sont inquiets de la puissance financière des fabricants de lait en poudre. Une estimation donnée par les organisations non gouvernementales chiffre le marché du lait en poudre à 32 milliards de FF. Plus important encore, il constitue pour les industriels la voie d'entrée pour proposer la chaîne alimentaire de leurs produits : "petits pots", yaourts...
A l'évidence, face aux 280 milliards de FF de chiffre d'affaires de Nestlé (avec un bénéfice opérationnel qui approche les 28 milliards de FF en 1997), les réseaux associatifs ne pèsent pas lourd, en termes d'argent. Les campagnes publicitaires de Nestlé sont supérieures au budget ordinaire de l'OMS. Et lui donnent les moyens d'influencer les gouvernements. Ainsi, Nestlé a proposé au gouvernement russe de rédiger la loi nationale pour incorporer dans le droit interne les directives du code de conduite. "Vous voyez, nous sommes des industriels responsables", se félicite François-Xavier Perroud. De son côté, Hind Khatib estime que "les industriels offrent leurs services aux gouvernements pour obtenir une interprétation conforme à leurs intérêts, et non celle qui protège le mieux la santé des nourrissons". L'IBFAN accuse Nestlé de s'opposer, au Pakistan et dans d'autres pays asiatiques, à l' adoption de règles que le fabricant de Vevey [Nestlé] estime contraires à ses intérêts. Face aux enjeux économiques et sanitaires, la question est de savoir si une résolution sera adoptée lors de l'assemblée de l'OMS [cela n'a pas été le cas]. La Suisse fait activement campagne contre une telle initiative. "Les résolutions sont parfois contre-productives. Un processus informel de dialogue doit se poursuivre'; explique la diplomate de la mission suisse [auprès de l'OMS], Dominique Petter.